Le dragon à plusieurs têtes et le dragon à plusieurs queues. (*)
Un Envoyé du Grand Seigneur
Préférait, dit l'Histoire, un jour chez l'Empereur
Les forces de son maître à celles de l'Empire.
Un Allemand se mit à dire :
Notre prince a des dépendants (1)
Qui, de leur chef (2) sont si puissants
Que chacun d'eux pourrait soudoyer une armée.
Le Chiaoux, homme de sens,
Lui dit : Je sais par renommée
Ce que chaque Électeur peut de monde fournir ;
Et cela me fait souvenir
D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
J'étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer
Les cent têtes d'une Hydre au travers d'une haie :
Mon sang commence à se glacer ;
Et je crois qu'à moins on s'effraie.
Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal.
Jamais le corps de l'animal
Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.
Je rêvais à cette aventure,
Quand un autre dragon, qui n'avait qu'un seul chef (3)
Et bien plus qu'une queue, à passer se présente.
Me voilà saisi derechef (4)
D'étonnement et d'épouvante.
Ce chef (3) passe, et le corps, et chaque queue aussi :
Rien ne les empêcha ; l'un fit chemin à l'autre.
Je soutiens qu'il en est ainsi
De votre Empereur et du nôtre. |
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Avant de lire la fable, certaines explications sont peut-être nécessaires :
- Le "Grand Seigneur" est le sultan des Turcs
- "l'Empereur" est le titre du souverain d'Allemagne
- le "Chiaoux", ici, est l'officier du gouvernement turc, envoyé comme ambassadeur.
(*)La source de cette fable a été trouvée par
Jacqueline Plantié ("Revue d'histoire littéraire de la France," Juillet-Août 1984) dans un recueil de Louis Garon, paru en 1628. L'apologue était destiné à montrer la désunion des princes chrétiens (une bête avec beaucoup de têtes et de queues, qui ne parvenait pas à traverser une haie parce que les têtes cherchaient chacune un trou à part, et de ce fait était bloquée) et la puissane des Turcs, unis (une bête à une seule tête et plusieurs queues qui passait partout lorsque l'animal fourrait sa tête par un trou ).
" Le voisinage de la fable "Les Voleurs et l'Ane", outre le fait que la fable est contée par un Turc à un Allemand, invite à la rapporter aux conflits d'Europe centrale.[...] D'autre part, [...] La Fontaine sait que le roi va être en conflit avec la Triple Alliance (Hollande, Angleterre, Suède), peut-être avec l'Empereur."
(L.F. , fables, éd. de G. Couton, Garnier)
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(1) des vassaux
(2) par eux-mêmes
(3) tête
(4) de nouveau
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Illustration : François Chauveau
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